La République des Copains de Bourguiba en Tunisie

Publié le par BOUCHADEKH Abdessalem


La République des copains de Bourguiba

2-8-2007-

Par Fayçal Cherif

 

Bourguiba, fidèle à ses amitiés et tenant à les réunir, n’a pas manqué de distribuer des gratifications à ses équipiers et les zélés du Parti. Hédi Nouira, alors Ministre des Finances, avait à maintes reprises manifesté sa volonté de démissionner et Bourguiba lui opposait toujours des refus. Il s’est résolument opposé au mouvement d’épuration et de tunisification hâtive et mal étudiée.

A l’Information, capitale et indispensable pour l’image de marque du régime et de sa continuité, il a désigné Béchir Ben Yahmed qui continua comme Secrétaire d’Etat sous le Gouvernement de la République. Né à Djerba, le 2 avril 1928, il est diplômé de l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales de Paris.

Il a assuré en 1953-1954 la continuité de l’action du Néo-Destour avec Hassen Belkhodja, alors que Mohamed Masmoudi était arrêté. Il a détenu le manuscrit de voyage (Biographie de Bourguiba : “La Tunisie et la France ; vingt cinq ans de lutte pour une coopération libre”…).

Ben Yahmed a également collaboré à différents journaux arabes. Il était le correspondant à Paris du journal « Le Petit Matin ».

Il est l’auteur des articles publiés sous le pseudonyme d’ Arthur Jeef. Il était le Chef de Cabinet de Mohammed Masmoudi, alors Ministre d’Etat dans le premier Ministère Ben Ammar (août 1954).

Il a démissionné de ses fonctions le 11 mai 1955 pour fonder et diriger le journal « L’Action » organe du Néo-Destour. Le parcours de Ben Yahmed et sa désignation au Ministère de l’Information confirment ainsi l’intention de Bourguiba de monopoliser la presse et l’information au profit du pouvoir. C’est le cas d’André Barouch, alors désigné comme Ministre de l’Urbanisme et de la Reconstruction, alors propriétaire du quotidien nationaliste de langue française « Le Petit Matin».

André Barouch est né à Tunis le 6 décembre 1906. Il est commerçant, vice-président de la Chambre de Commerce Tunisienne, trésorier du « Comité d ‘Action franco-tunisienne pour l’Amitié et la Coopération ». Il compte comme l’une des personnalités les plus influentes dans les milieux industriels et commerciaux tunisiens. Il siège également dans de nombreux conseils d’administration.

Depuis le mois d’août 1954, alors qu’il n’entretenait généralement avec les néo-destouriens que des relations d’affaires, a cru opportun d’apporter sa caution à Bourguiba. « Ce dernier ainsi que les principaux dirigeants du Néo-Destour, avaient cherché en fait chez Barouch un appui financier en même temps qu’une assurance contre d’éventuelles accusations d’anti-sémitisme. » En mars 1952, André Barouch a fait l’objet d’une mesure d’éloignement dans le Sud tunisien.

Il faut dire qu’il était le premier Tunisien de confession israélite à faire partie du Conseil National du Néo-Destour. A cet égard, il a obtenu à Sfax 462 voix sur 1.189 votants (4ème élu sur 32). Il était aussi candidat aux élections de l’Assemblée Nationale Constituante, a été présenté et élu par Le Front national pour la première circonscription (Tunis ville).

Ben Yahmed, comme Barouch, épargnait certainement à Bourguiba toute propagande tapageuse ; les grands journaux censés informer et « ouvrir » les yeux du peuple sont assimilés au pouvoir. On note ainsi le monopole quasi exclusif du Néo-Destour et de son chef sur tout ce qui touche les ministères de souveraineté (Présidence du Conseil, Affaires Etrangères, Intérieur, Justice et Information). Reste-t-il alors un pouvoir réel aux autres ministres ?

Les ministres désignés dans le Gouvernement Bourguiba et censés diriger la Tunisie au moment de la déclaration de la République furent le socle sur lequel ont été bâties les structures fondamentales de la Tunisie entre la déclaration de l’Indépendance et la période qui suivait le 25 juillet.

Cet exposé sur les ministres de Bourguiba et la direction des affaires de ces ministères semble nous éclairer sur le fonctionnement de la République.

Bourguiba a posé les pierres angulaires de la République pendant la période précédant sa déclaration, après c’était la gestion des affaires et l’expérimentation de l’équipe qui changeait de temps à autres mais toujours dans la continuité d’un dirigisme univoque.

Nul besoin d’insister sur le caractère « personnel » de la République, en l’absence de forum politique qui aurait incité à un débat sur les choix décisifs de la Tunisie. Aussi, l’absence de tout représentant des autres partis nationalistes confirme le caractère sélectif du nouvel Etat.

Pour les autres ministres désignés, soit de l’UGTT ou de l’UGAT, leurs pouvoirs étaient limités dans des ministères à caractère social ou économique de second plan, alors que les ministères-clés demeurent sous l’emprise exclusive du Néo-Destour.

D’ailleurs le premier Gouvernement de la République vit l’éviction de trois ministres : Mahmoud Materi (indépendant), Ferjani Bel Hadj Ammar (UGAT), Mahmoud Khiari (UGTT) les trois n’appartenant pas au Néo-Destour. C’est donc dans cette structure à la fois personnelle, consensuelle dans une certaine limite et dirigiste, que la République a démarré.

La Constituante, l’Assemblée, les ministères et les ministres : simples figurants ou véritables acteurs dans la République ?

Les partisans du « Bourguibisme », auraient facilement répondu que l’Etat était jeune, les cadres manquaient affreusement et le peuple n’était pas assez mur pour accéder à la démocratie, sans oublier l’insurrection youssefiste qui risquait de compromettre tous les acquis des négociations franco-tunisiennes et l’Indépendance, alors qu’une grande partie de la souveraineté tunisienne demeurait toujours entre les mains de la France (terres domaniales et contrôle du territoire).

Ce à quoi la réponse serait que c’est le choix des personnes qui définit l’orientation du pays et ce sont les débuts qui marquent le cheminement vers une « véritable République ». Et c’est justement ces choix qui ont en grande partie défini les structures de ce nouvel Etat républicain dans la forme mais présidentiel absolu dans son contenu et surtout dans ses faits et gestes.

Mais déjà avant même la déclaration de la République, toute une structure dirigiste et personnelle avait imprégné le visage politique de la Tunisie, c’est dire que l’établissement de facto d’un état de fait est d’ores et déjà ancré et instauré.

Quand Bourguiba a neutralisé la Constituante et dominé l’Assemblée, les deux plus hautes autorités du pays, tout en instituant la Haute Cour et en monopolisant trois ministères clés, pris le titre de Chef de l’Etat, tout cela dans la cadre de la République, sommes-nous véritablement dans une République au sens propre du terme ?

Les institutions ne sont alors qu’un ornement pour faire passer les décisions du « Combattant Suprême », « visionnaire» et connaissant « parfaitement l’intérêt de la Tunisie »

Dès que Bourguiba eut à diriger son Gouvernement, le 15 avril 1956, et pendant la période transitoire jusqu’à la déclaration de la République, il a œuvré à ne pas mettre son Gouvernement sous la tutelle de l’Assemblée.

Au cours du mois d’avril 1956, il a réussi à faire adopter par la Constituante une motion qui ne laisse aucun pouvoir sur les actes législatifs, le Ministère Bourguiba est aussi loin de rendre compte à l’Assemblée. Bourguiba s’est arrogé dans un temps très court un droit quasi absolu, faisant de son Ministère un Gouvernement de salut public à pouvoir quasi illimité, presque dans la formule «l’Etat c’est moi».

Bourguiba, selon une pensée dirigiste et paternaliste «consciente» et organisée sur le peuple, incarnait en quelque sorte l’Etat et avait ainsi généré une pensée de son parti unique à réorganiser toutes les institutions politiques, administratives, judiciaires selon son idée qu’il se faisait de la Tunisie et de sa « République ».

Nul besoin de consentement populaire. Son parcours dans sa lutte anticoloniale lui procurait une légitimité historique d’imposer les choix décisifs du nouvel Etat. Le Néo-Destour, parti unique, dirigeait la pensée politique de la Tunisie.

La critique n’est tolérée qu’à l’intérieur du parti et non sur le forum, où elle est -comme ce fut le cas pour certaines prises de position de l’UGTT en faveur des fonctionnaires- assimilée à l’opposition.

Le parti unique contrôle tout : les organismes sociaux, les élections, et surtout intervient dans les nominations, ce qui exclut tout corps étranger au Parti à participer. La compétence et le talent ne sont pas de mise, c’est l’adhésion et le zèle pour le Parti et pour la personne de Bourguiba qui compte le plus.

C’est la première grande dérive de la République, de nombreuses personnalités tunisiennes ne sont pas dans le cercle du Parti, pourtant dans certaines affaires, elles sont de loin les plus compétentes.

La République aurait pour but d’abord de rassembler les forces vives du pays non pas pour l’édification de la gestion d’un Etat qui change, mais plutôt contribuer à la construction nationale qui elle seule est durable dans le temps et surtout la doter d’institutions viables et efficaces pour faire barrage à toutes les dérives possibles et imaginables.

Ces faits de l’histoire peuvent et doivent être revisités d’une façon plus approfondie que ce vague exposé pour comprendre les mécanismes et les rouages de la naissance de la République. Reste à savoir après le 25 Juillet comment la République de Bourguiba avait pu faire face aux problèmes urgents qui se posaient et surtout de comprendre comment s’est opéré la restitution de la souveraineté tunisienne entre 1957 et 1963, date de l’éviction du dernier soldat français du pays ?

Nous espérons que ce débat sera enrichi par de nouveaux apports documentaires et d’analyses profondes sur une thématique toujours d’actualité. Repenser notre histoire ne peut qu’inciter à des recherches sérieuses et fructueuses.

Fayçal Cherif

2-8-2007- -Source : redaction@realites.com.tn)  -

 A bientôt sur blog http://democratiemaintenant.over-blog.net
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