La periode la plus riche en debat d'idées en Tunisie
Tunisie - De 1981 a 1987 cette période la plus riche en débats d'idées
Avril 1980, Bourguiba autorise le multipartisme
Depuis 1952, le Néo-Destour appelle à la paix avec Israël
M° Mohamed Abbou libéré deux ans et demi plus tard, le 24 juillet 2007
Noisy-Le-Grand, le 31 Juillet 2007
L'indépendance de la Tunisie.
Attribuée en 1878 au congrès de Berlin comme un « lot de compensation » à une France encore traumatisée par la perte de l'Alsace-Lorraine, la Tunisie n'a jamais eu l'importance stratégique de l’Algérie.
La Tunisie occupée militairement par la France, à la fin du XIX° siècle soumis depuis sous le régime dit du protectorat. Cette situation la privait de sa souveraineté extérieure et la mettait en outre sous l’administration directe d’un résident général français.
C’est donc en 1881, que la France se décide à prendre possession de ce petit territoire que Gambetta définit comme « l'annexe nécessaire » de l'Algérie. Mais l'emprise française sur la Tunisie va être rapidement contestée, car la revendication nationaliste se fait sentir dès 1907, avec le mouvement des Jeunes Tunisiens.
Dans les années 30, la lutte pour l'émancipation sera incarnée par un homme dont la destinée se confondra avec celle de son pays : Habib Bourguiba. Après la Seconde Guerre mondiale, émeutes populaires, attentats nationalistes et anti-nationalistes se succèdent, jusqu'à la fin du conflit indochinois et l'insurrection algérienne qui viennent favoriser l'accession de la Tunisie à l'indépendance
En 1943, déposition du souverain, Moncef Bey
En 1950, pour comprendre ce qui se passait en Tunisie, mieux valait avoir été présent à Thionville, dans l’est de la France, le 10 juin 1950, lors du « banquet républicain » donné en l’honneur de la visite dans cette ville de son député, Robert Schuman.
Ministre des Affaires étrangères de Georges Bidault, il était à ce titre chargé de l’administration des deux protectorats français au Maghreb, la Tunisie et le Maroc.
Devant une assistance nombreuse, Robert Schuman avait annoncé l’envoi dans la « Régence » d’un nouveau Résident général, le préfet Louis Périllier, et défini sa mission : « M.Périllier, dans ses nouvelles fonctions, aura pour mission de comprendre et de conduire la Tunisie vers le plein épanouissement de ses richesses et de l’amener vers l’indépendance qui est l’objectif final pour tous les territoires au sein de l’Union française. Il faut cependant les délais nécessaires et, si cette entreprise réussissait, la France au cœur de son histoire si longue aura accompli une mission civilisatrice ».
Derrière ce langage ampoulé, se cachait une volonté de désamorcer la crise politique qui secouait la Tunisie depuis la déposition de son souverain, Moncef Bey, en 1943, injustement accusé d’avoir collaboré avec les autorités allemandes et italiennes durant l’occupation de son pays par les forces de l’Axe.
Moncef Bey avait été remplacé par son cousin, Lamine Bey, tenu par ses sujets pour un usurpateur jusqu’à la mort, en septembre 1948, du « souverain légitime ». Surveillé de près par l’administration française, Lamine Bey entretenait des rapports complexes avec le mouvement nationaliste incarné par le néo-Destour de Habib Bourguiba.
En septembre 1949, Habib Bourguiba est revenu en Tunisie, après plusieurs années passées au Caire, et s’était empressé d’apporter son soutien aux revendications formulées en juillet 1949 par Lamine Bey de « l’introduction de réformes substantielles et nécessaires, susceptibles de satisfaire les aspirations de tous les habitants de notre royaume ».
Pour Habib Bourguiba, les réformes devaient avoir pour but de mettre un terme aux traités du Bardo et de La Marsa qui, depuis 1880, régentaient les rapports entre la France et la Tunisie. Celle-ci était un protectorat. Elle avait un souverain, le bey, et un gouvernement dont chaque ministre était flanqué d’un directeur français.
Aucune décision ne pouvait être prise sans avoir reçu l’approbation de Louis Périllier, Résident général et du Secrétaire général, français, du gouvernement. A l’échelon local, des « contrôleurs civils » dirigeaient de facto l’administration.
Européens et Tunisiens étaient représentés à égalité ( 53 membres pour chaque communauté) au sein du Grand Conseil, une instance consultative élue au suffrage universel, selon le système du double collège.
Dès le mois d’avril 1950, Habib Bourguiba s’était rendu à Paris pour plaider la cause tunisienne auprès de la classe politique française et faire connaître son plan de réformes portant sur sept points essentiels : la résurrection de l’Exécutif tunisien, la constitution d’un gouvernement tunisien homogène, la suppression du Secrétariat général, la suppression des contrôleurs civils, la suppression de la gendarmerie, la création de municipalités élues et celle d’une Assemblée nationale élue au suffrage universel et chargée d’élaborer une constitution.
Lors de son séjour à Paris, Habib Bourguiba avait mis ses interlocuteurs en garde contre un refus qui ouvrirait : « une période dangereuse et chaotique dont aussi bien la France et la Tunisie n’auront à se féliciter et qui ne laissera pas indifférentes les puissances intéressées à une paix réelle dans cette partie du monde méditerranéen ».
De fait, les milieux nationalistes les plus extrémistes, récusant la stratégie de Bourguiba, plaidaient pour le déclenchement immédiat d’une insurrection armée. Habib Bourguiba préférait, la voie de la négociation, quitte à brandir la menace d’une éventuelle saisie de l’ONU si la France s’obstinait à « refuser tout compromis honorable et substantiel ».
Dans une lettre adressée à l’un de ses opposants, il se félicitait d’ailleurs de sa stratégie : « Nous n’aurons pas fait une mauvaise affaire en présentant un programme modéré qui nous aura servi à démasquer les intentions de la France, à réaliser l’unanimité du peuple et l’appui du souverain, à nous gagner une grande partie de l’opinion internationale ( Arabes, Musulmans, Anglo-Saxons) ».
Seul l’historien Charles-André Julien avait écouté avec intérêt Habib Bourguiba au point d’écrire dans le quotidien « Le Monde » du 19 avril 1950 : « La plupart de nos hommes politiques se dégagent difficilement des conceptions d’avant-guerre et ne se rendent pas compte que si les traités de La Marsa et du Bardo conservent leur valeur juridique, ils sont politiquement dépassés.
« La question n’est pas de savoir si la Tunisie fait ou non partie de l’Union française en tant qu’Etat associé - et je juge pour ma part déplorable du point de vue politique certaines consultations de juristes officiels - mais si les traités qui la lient à nous sont compatibles avec les nécessités actuelles.
« Si l’on pense qu’ils ne le sont plus - ce dont je suis fermement persuadé - que l’on ne se laisse pas arracher bribe à bribe des concessions dont on ne gardera pas même le mérite, et qu’on ne réponde pas aux revendications par des mesures de police, mais qu’on prenne franchement l’initiative de la révision, en dehors de toute pression locale ou internationale. Il ne m’appartient pas d’envisager ici comment pourrait se faire l’entente. Je la crois, pour ma part, parfaitement possible actuellement.
« La France ne possède-t-elle pas un homme d’Etat ou un diplomate éminent qui puisse, comme Lord Mountbatten, être investi d’une mission de confiance dont les conséquences pourraient être infinies pour l’avenir de l’Union française ? L’heure est venue de forcer le destin. Laissera-t-on passer l’occasion ? ».
« Ce n’était pas l’avis, on le devine, des milieux coloniaux. Le Comité central de la France d’Outre-Mer, par la voix de son président, l’ambassadeur François Charles-Roux, estimait qu’il fallait « faire en sorte que les valeurs de civilisation apportées par la France à la Tunisie ne puissent pas être compromises, ne soient pas génératrices pour la France et pour la Tunisie de régression ».
« Quant au sénateur Antoine Colonna, représentant des Français de la Régence, il considérait que « la France a apparemment perdu le respect et la confiance de toute la population tunisienne » , Pour lui, il était nécessaire de « restaurer l’autorité française ».
Et d’ajouter : « Qu’on se décide donc à comprendre : la clef du problème n’est pas dans une manie de concessions qui devient plus que funeste. Non, les Tunisiens, qui nous aiment encore, ont besoin sans délai de la manifestation tranquille, pacifique, mais tangible de la force française... Si d’autres améliorations du statut de la Régence apparaissent souhaitables, elles viendront après, sous le signe du prestige français reconquis et dans le calme retrouvé, qui permettra de suffisantes méditations pour la présentation de solutions mûrement réfléchies ».
En fait, Colonna mobilisa en sa faveur le lobby colonial au Palais Bourbon et au Conseil de la République (Sénat). Le sénateur d’Alger Henry Borgeaud, influent membre du parti radical, fit pression sur Georges Bidault, le président du Conseil, peu favorable à toute évolution en matière coloniale.
C’était compter sans le libéralisme instinctif d’un Robert Schuman qui, s’il appartenait comme Bidault au MRP, était moins sensible aux pressions du lobby colonial. D’où son discours de Thionville qui marquait un véritable tournant de la politique française, même si, quelques jours plus tard, Matignon tint à édulcorer soigneusement la portée de ces déclarations.
Placé sous la tutelle de Robert Schuman, Louis Périllier, dès son arrivée à Tunis, renouvela la promesse de réformes rapides et profondes : « Le gouvernement français est arrivé à la conclusion que la composition et le fonctionnement du gouvernement tunisien, tel qu’il a été organisé en 1947, doivent subir divers aménagements importants destinés à en renforcer la personnalité et à en développer les moyens d’action, et à en faire non seulement un organisme mieux approprié à la gestion des affaires de la Tunisie, mais aussi un instrument du progrès de ses institutions ».
Donnant satisfaction sur ce point au néo-Destour, Louis Périllier, le nouveau Résident général affirmait que la Tunisie devait s’acheminer « par des modifications institutionnelles progressives vers une autonomie interne ».
Reste qu’une autre partie du discours de Louis Périllier montrait que ce haut fonctionnaire, ancien préfet d’Alger, n’entendait pas, au fond, lâcher du lest. Affirmant que « le nationalisme est désormais une conception dépassée et par conséquent rétrograde », il mettait en garde le néo-Destour : « Si le pays se laissait aller au désordre, la preuve serait faite qu’il n’a pas acquis la maturité nécessaire pour assimiler les progrès annoncés, et toute étape nouvelle s’en trouverait alors menacée ».
Le 10 juillet 1950, le colonat français réagit vigoureusement, les 53 membres de la section française du Grand Conseil démissionnèrent en signe de protestation contre ce « bradage de l’Empire ».
Louis Périllier mit à profit cette réaction pour relancer ses discussions avec le Secrétaire général du néo-Destour, Salah ben Youssef, qu’il avait rencontré peu avant son départ de Paris.
Robert Schuman ayant renouvelé sa volonté de réforme, le néo-Destour, sous la pression de Habib Bourguiba, se prononça pour des négociations avec la France en vue de « libérer l’Exécutif tunisien de toutes les entraves ou supervisions non tunisiennes de nature à gêner sa liberté d’action ». Périllier sauta sur l’occasion. Faire entrer le néo-Destour au gouvernement, sous prétexte de négocier les réformes institutionnelles, c’était reculer d’autant celles-ci.
Or il appartenait, comme le remarqua Charles-André Julien, à « la race des négociateurs qui pensent que gagner du temps est le fin mot de la politique et qu’en balançant les promesses, les indiscrétions et les réticences, on arrive à satisfaire tout le monde et son père ».
Le 17 août 1950, Louis Périllier annonça la nomination comme Premier ministre de Mohammed Chenik. Ce dernier avait déjà exercé cette charge de janvier à mai 1943 sous Moncef Bey et cela lui avait valu de sérieux ennuis après l’entrée des Alliés à Tunis. La Résidence avait ouvert contre lui une procédure judiciaire.
Mohammed Chenik était réputé favorable aux thèses nationalistes et était plus populaire que le présent titulaire de la fonction, Mustapha Kaak, ancien bâtonnier, considéré par ses concitoyens comme un « collaborateur ».
La véritable innovation dans le gouvernement de Mohammed Chenik résidait dans la présence, en son sein, du secrétaire général du néo-Destour, Salah ben Youssef, qui signait une sorte de « compromis historique », quitte à être désavoué ultérieurement par Habib Bourguiba.
Les concessions faites par Louis Périllier paraissaient importantes. Ainsi, le Résident acceptait que le nouveau gouvernement négocie, « au nom de Son Altesse le Bey, les modifications institutionnelles qui, par étapes successives, doivent conduire la Tunisie vers l’autonomie interne ». Mais c’étaient là des concessions de façade.
A Paris, le lobby colonial s’était réveillé et avait donner le général Juin, alors Résident général au Maroc, qui fit planer la menace d’une déstabilisation de tout le Maghreb si l’exemple tunisien faisait tâche d’huile. Soucieux de ménager les radicaux et les conservateurs français, Louis Périllier fit marche arrière. A peine installé, le gouvernement de Mohammed Chenik découvrit que sa marge d’autonomie était quasiment inexistante.
Le Secrétaire général, Jacques Vimont, se montra extrêmement tatillon et fit sentir aux nouveaux ministres tunisiens, par des brimades humiliantes, qu’il ne laisserait pas contester son autorité. Mustapha Kaak fut ainsi nommé membre de la Délégation française à l’ONU sans que Chenik soit préalablement consulté.
Le néo-Destour pouvait bien brandir la menace d’un recours à l’ONU en cas de crise grave avec la France, celle-ci sortirait alors de son jeu la carte Mustapha Kaak pour contrer avec succès les efforts des nationalistes.
L’immigration des juifs tunisiens en Israël
Le 25 juin 1952 - alors qu'Asiatiques et Latino-Américains essayent de faire aboutir à l'ONU la question de la souveraineté tunisienne -, Bahi Ladgham rencontre à New York Gide'on Rafael, qui saisit l'occasion pour soulever le problème des juifs tunisiens, surtout à la lumière des incidents survenus du 14 au 16 juin 1952 : boutiques mises à sac, biens saccagés et, plus grave, assassinat d'un jeune israélite dans le quartier juif de Tunis.
Bahi Ladgham assure Rafael que les membres du Néo-Destour ont toujours encouragé une entente entre juifs et musulmans et se sont fermement opposés à toute forme d'extrémisme. Il se garde cependant de soulever la question d'un possible soutien d'Israël aux aspirations nationales tunisiennes à l'ONU.
Le Néo-Destour appelle à la paix avec Israël
Bahi Ladgham se contente d'expliquer que le Néo-Destour est partisan d'une politique de coopération entre les Arabes et l'Occident et appelle à la paix avec Israël. Il promet aussi qu'une fois indépendante la Tunisie permettrait une émigration sans limitation des juifs vers Israël, s'opposerait au boycottage politique et économique d'Israël par les Arabes et pourrait même servir de médiateur entre Arabes et Israéliens.
Le 9 février 1953, Gide'on Rafael rencontre Salah Ben Youssef, membre fondateur du Néo-Destour et, depuis le milieu des années 1950, adversaire politique de Bourguiba. C'est lui qui a sollicité la rencontre, mais, à la différence de Ladgham, il reproche à Israël de n'avoir pas soutenu le bloc asiatique et latino-américain à l'ONU, l'État hébreu, évoque deux raisons, ils ont besoin de temps pour mener à terme l'émigration des juifs tunisiens, alors que le Néo-Destour était l'unique mouvement dans le monde arabe à avoir affiché une attitude positive à l'égard d'Israël.
Hédi Nouira, qui avait remplacé Bourguiba comme secrétaire général du Néo-Destour après l'exil de ce dernier au Caire, est l'un des mieux disposés à l'égard d'Israël. Interviewé en avril 1953 dans son bureau de la Casbah, à Tunis, par le journaliste israélien Amos Eilon, le futur Premier ministre cherche à dissiper les craintes israéliennes à propos du nationalisme tunisien, parle avec confiance des futures relations tuniso-israéliennes et écarte la possibilité d'un alignement du Néo-Destour sur la politique anti-israélienne de boycottage politique et économique, allant jusqu'à émettre des doutes sur la possibilité que la Tunisie puisse rejoindre un jour la Ligue arabe.
Nouira pense qu'il est plus prudent pour la Tunisie de participer aux efforts de paix au Proche-Orient (Ha'aretz, 10 avril 1953).
Après la Seconde Guerre mondiale, émeutes populaires, attentats nationalistes et anti-nationalistes se succèdent, jusqu'à la fin du conflit indochinois et l'insurrection algérienne qui viennent favoriser l'accession de la Tunisie à l'indépendance le 20 Mars 1956
Les rencontres entre Habib Bourguiba et Alex Easterman, membre du Congrès juif mondial, commencent en août 1954 au château de la Ferté, près de Paris, où le leader du Néo-Destour est assigné à résidence. Durant la première rencontre, le 9 août 1954, Bourguiba affirme que la Tunisie n'a d'autre choix que de rejoindre bientôt la Ligue arabe, mais prie son interlocuteur de ne pas interpréter cette déclaration comme une adhésion à la ligne de cette organisation vis-à-vis d'Israël.
Habib Bourguiba fait aussi remarquer que, en tant qu'observateur extérieur, il pouvait s'identifier au sionisme israélien, mais que, en tant qu'Arabe, il considère Israël comme un avant-poste de la colonisation : une entité étrangère responsable de l'usurpation de la terre de Palestine et de l'expulsion de ses habitants arabes. Bourguiba précise cependant que la Tunisie ne s'alignera pas, pour des raisons pragmatiques, sur les forces qui appellent à la destruction d'Israël.
L'objectif de son pays étant de promouvoir la paix au Moyen-Orient et en Méditerranée, son entrée à la Ligue arabe pourrait lui permettre d'exercer une influence modératrice dans cette direction. Alex Easterman sort de cette rencontre avec la ferme conviction que Bourguiba veut observer une stricte neutralité dans le conflit israélo-arabe. C'est en tout cas ce qu'il explique dans ses notes au Premier ministre et ministre des Affaires étrangères israélien Moshe Sharett.
Ces rencontres non officielles, intermittentes, directes et indirectes, entre Tunisiens et Israéliens se poursuivent jusqu'en 1956. Elles sont entreprises avec l'approbation des Français, qui ne trouvent rien à redire aussi longtemps qu'elles restent infructueuses et ne sont pas conduites dans leur dos.
À partir de 1955, date de l'octroi de l'autonomie interne à la Tunisie, qui préfigure l'indépendance totale du pays, les membres du gouvernement israélien, aussi bien que les diplomates israéliens à Paris, commencent à courtiser le Néo-Destour. En parallèle, dès le début de la phase de l'autonomie, des juifs tunisiens issus de l'élite de gauche et liés au Néo-Destour ou à certains membres de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) jouent le rôle de médiateurs entre la Tunisie et Israël. C'est le cas notamment d'Elie Cohen-Hadria, représentant des socialistes français à Tunis, qui jouissait d'une bonne réputation au sein du Histadrout et de la direction du parti travailliste israélien Mapaï.
Cohen-Hadria contacte d'abord Mohamed Masmoudi, secrétaire d'État dans le gouvernement de transition présidé par Tahar Ben Ammar et futur chef de la diplomatie (1970-1974). Il évoque avec lui la possibilité d'établir des relations entre l'UGTT et le Histadrout. Masmoudi n'accepte ni ne rejette la proposition, suggérant seulement d'attendre le congrès du Néo-Destour - il ne s'était pas réuni depuis 1937 - où les projets communs israélo-tunisiens seraient plus sérieusement discutés.
Cohen-Hadria relève la même hésitation chez Aziz Djellouli, influent homme d'affaires et membre du même gouvernement, qui ne cache pas son désir de visiter Israël dans le cadre d'une mission d'observation pour prendre connaissance directement des projets industriels et étudier l'investissement financier, les méthodes d'irrigation et les politiques d'implantation des populations. Djellouli insiste cependant sur la nécessité d'entourer cette visite du secret absolu afin de ne pas susciter l'ire de certains États arabes.
La rencontre de Cohen-Hadria avec Ahmed Ben Salah n'est pas plus fructueuse. Le leader syndicaliste, qui a adhéré au Néo-Destour dans les années 1940 avant de s'engager plus tard dans l'UGTT, vient d'être élu, en cette année 1954, secrétaire général de la centrale ouvrière - il occupera plus tard les fonctions de ministre du Plan dans le gouvernement de Bourguiba et sera directement responsable de plusieurs plans de développement. Ben Salah explique à Cohen-Hadria les difficultés qu'il a rencontrées à mentionner le nom d'Israël dans le journal Esprit, l'un des organes du Néo-Destour dont il était le responsable.
Ben Salah déclare cependant qu'il est prêt, malgré tout, à publier photos, documents et articles sur l'organisation sociale des kibboutzim (ferme collective) et moshavim (coopérative agricole de petits propriétaires terriens) israéliens. Il demande aussi à Cohen-Hadria de le mettre en contact avec les leaders du Histadrout.
Il veut demander à ces derniers de soutenir la candidature de la Tunisie à l'organisation de la conférence de la CISL (Confédération internationale des syndicats libres, basée à Bruxelles), prévue en 1957. Il promet d'y inviter officiellement une délégation du Histadrout, en dépit du tollé qu'une telle invitation pourrait provoquer au sein des délégations syndicales arabes.
En février 1956, alors que les nationalistes tunisiens sont en train de mettre au point les derniers détails de l'accord pour recouvrer leur entière souveraineté, l'ambassade d'Israël à Paris saisit l'occasion de leur présence dans la capitale française pour nouer de nouveaux contacts. C'est l'ambassadeur Ya'akov Tsur qui est chargé d'organiser ces rencontres.
Ainsi, de février 1956 jusqu'au déclenchement de la guerre de Suez, huit mois plus tard, Tsur confère avec Habib Bourguiba et ses plus proches collaborateurs, dont Masmoudi et Hassan Belkhodja. Ce dernier est alors le représentant permanent du Néo-Destour à Paris.
Lors de sa première rencontre avec Bourguiba, le 6 février1956, Tsur dit la joie qu'il ressent de parler avec le leader du Néo-Destour, que le gouvernement israélien considère comme le représentant d'un nouveau courant de pensée arabe. Bourguiba oriente la discussion vers ses problèmes avec Salah Ben Youssef, son grand rival, qui avait obtenu l'asile politique au Caire.
Bourguiba qualifie Nasser de « mégalomane » oeuvrant à la déstabilisation des leaders arabes progressistes. « Je connais bien les Égyptiens, explique Bourguiba. Je n'ai jamais vu autant de misère et de pauvreté [durant ma période d'exil là-bas]. Malgré tout cela, les Égyptiens financent Ben Youssef et ses amis. »
Bourguiba et Tsur tombent d'accord sur le fait que l'accord militaire signé en septembre 1955 entre l'Égypte et l'Union soviétique constitue un danger aussi bien pour Israël que la Tunisie, Bourguiba craignant sérieusement qu'une partie des armes ne parvienne jusqu'au Maghreb et n'aggrave l'instabilité de la région.
Bourguiba ne manque pas de relever que la guerre de 1948 et la naissance d'Israël sont à l'origine de la situation pénible des réfugiés palestiniens : « Cette grande injustice accable le monde arabe. » Mais il n'en rend pas moins hommage à Israël, qui a su « accomplir son destin national », tout en critiquant les leaders arabes, qui n'ont pas fait montre de pragmatisme : « La guerre ne les mènera nulle part. [...]
Si j'avais écouté les franges extrémistes de mon propre camp et rejeté l'idée d'un accord avec la France, rien n'aurait pu être accompli en Tunisie. » Bourguiba a aussi loué, au passage, Pierre Mendès France, l'ancien Premier ministre français « d'origine juive », « ce grand homme auquel le peuple tunisien vouera toujours une grande admiration, qui a osé démolir le mur séparant les Français et les Tunisiens ».
Bourguiba ayant écarté la possibilité de nouer des relations diplomatiques avec Israël à cause des « pressions politiques exercées par les extrémistes », la conversation s'oriente sur les potentialités de coopération économique entre les deux pays, notamment dans les domaines technique et agricole. Mais « tous les arrangements futurs devront demeurer non officiels », précise le Tunisien.
Des réunions entre Tsur et Masmoudi ont lieu durant les mois suivant l'indépendance de la Tunisie. Le jeune vice-Premier ministre - il a alors 31 ans - nourrit envers Israël des sentiments contradictoires : il reproche à l'État hébreu de ne pas avoir soutenu l'indépendance tunisienne mais admire l'esprit socialiste et progressiste qui anime ses dirigeants.
Masmoudi montre aussi un certain intérêt pour les techniques israéliennes d'irrigation et les expériences agricoles des kibboutzim et des moshavim. « L'enthousiasme de Masmoudi pour les progrès économiques d'Israël est presque égal à celui de la propagande sioniste », affirme Tsur, qui essaye de dissuader son interlocuteur d'appliquer l'expérience des kibboutzim dans son propre pays, où elle a toutes les chances... d'échouer.
Masmoudi, dont l'hostilité envers Nasser dépasse celle de Bourguiba, approuve ensuite le projet d'envoi d'une délégation de l'UGTT en Israël et l'accueil - non officiel - de représentants du Histadrout à Tunis. Les deux hommes conviennent cependant que ces deux points doivent être étudiés avec les responsables de la centrale syndicale tunisienne.
En 1964, Israël essaie de rétablir les contacts, presque totalement rompus au lendemain de la guerre de Suez et les événements de Bizerte. Il veut demander aux autorités tunisiennes d'accélérer les procédures pour fournir des passeports aux juifs tunisiens voulant émigrer vers Israël.
Il tente aussi d'exploiter la reprise des tensions entre Égyptiens et Tunisiens pour renouer des relations avec ces derniers. C'est ainsi que le ministère israélien des Affaires étrangères envoie Easterman à Genève, où Bourguiba est venu passer des vacances.
Les deux hommes se rencontrent le 2 septembre 1964. Après de longues discussions, le président tunisien accepte de lever les restrictions sur les passeports, tout en faisant observer ceci : « Vous savez que je ne me suis jamais dressé sur le chemin des juifs qui voulaient quitter la Tunisie pour Israël. Les départs se sont poursuivis.
Je suis le seul chef d'État dans le monde arabe qui n'ait jamais essayé d'empêcher les juifs d'émigrer vers Israël. J'ai poursuivi sur cette voie à travers les années, en faisant face souvent aux pressions de ceux qui voulaient que je change d'attitude, mais je n'ai pas changé. »
Ainsi, lorsque le Premier ministre français Pierre Mendès France annonce, en 1954, que la Tunisie pourrait accéder à l'autonomie interne dans un délai d'un an, les diplomates israéliens expriment le souhait que l'administration coloniale garde de larges prérogatives et, de préférence, le plus longtemps possible.
L'autre raison tient au développement des relations entre Paris et Tel-Aviv : des officiers israéliens sont alors entraînés sur le sol français et les deux pays négocient la fourniture d'armement français aux Forces de défense israéliennes.
Vers la fin de 1954, la France indique même pour la première fois qu'elle espère vendre à Israël des avions de combat Mystère. Ni l'Agence juive, responsable de l'aliyah, ni le gouvernement israélien ne pouvait donc s'aliéner la France en soutenant les revendications des nationalistes tunisiens
Le 3 octobre 1956, Hédi Nouira, ministre des Finances, rencontre l'ambassadeur israélien, à Paris. Il sollicite l'assistance d'agronomes israéliens pour former des fermiers tunisiens et les aider à mettre en route des coopératives. Cette discussion avait été précédée d'une réunion, le 14 septembre, à Rome, entre des diplomates israéliens et des officiels tunisiens, qui évaluent la possibilité d'envoyer des stagiaires pour quelque temps en Israël afin d'étudier les méthodes de cultures agricoles.
Les ambassadeurs d'Israël à Paris et à Rome reçoivent aussitôt pour instructions de répondre favorablement aux demandes tunisiennes. À l'issue de la rencontre Nouira-Tsur, il est décidé que l'ambassade d'Israël à Paris mettra sur pied une unité chargée de coordonner des projets de développement communs sous la responsabilité du ministre israélien du Commerce et de l'Industrie Pinhas Sapir.
La guerre de Suez
La guerre de Suez, déclenchée le 29 septembre 1956, et ses conséquences réduisent à leur portion congrue les contacts diplomatiques non officiels entre Tunisiens et Israéliens. À partir de là, la Tunisie fait relayer ses messages par le biais de Comité juif international (CJI) ou de l'Agence de l'émigration juive à Tunis. Deux rencontres diplomatiques ont lieu, cependant, à New York, en avril 1957 entre Ahmed Mestiri, secrétaire d'État tunisien à la Justice, et Arye Ilan, membre de la mission israélienne à l'ONU.
Mestiri avait été chargé par Bourguiba de transmettre à Ilan une demande pressante tunisienne pour qu'Israël cesse d'utiliser publiquement le terme d'« hostilité arabe » dans les réunions internationales. Car cette généralisation, qui met tous les États arabes dans le même sac, peut causer du tort au gouvernement tunisien au moment où ce dernier cherche à obtenir une aide économique des États-Unis et de l'Europe.
Honorant la promesse qu'il avait faite à Cohen-Hadria, Ahmed Ben Salah invite Israël au congrès du CISL. La délégation du Histadrout, conduite par Re'uven Barkat, secrétaire général du parti Mapaï, n'est cependant pas associée aux délibérations. Le drapeau israélien n'est pas non plus hissé aux côtés de ceux des autres pays participants. Mais le geste des Tunisiens est néanmoins très apprécié à Tel-Aviv.
Le 25 juillet 1957, Le peuple tunisien n’a pas été consulté par référendum pour l’abolition de sa monarchie beylicale séculaire. Le régime beylical a été qualifié de tous les torts, enduis de tous les maux de la Tunisie par Bourguiba et sa clique destourienne afin d’abolir une institution qui malgré ses défauts et ses erreurs symbolisait l’âme de la Tunisie.
Habib Bourguiba, le chef historique du Néo-Destour, ce parti qui a mené la lutte pour la libération nationale, est élu par l'Assemblée Constituante premier président de la République Tunisienne. Bourguiba, dirigeant autoritaire et charismatique, ne supportait ni les critiques ni la dissidence.
Bourguiba, ancien avocat, inaugure ainsi l'arbitraire qui caractérisera, cinquante années durant, le comportement de l'Etat tunisien face à ses adversaires, réels ou supposés.
En 1961, Bourguiba fera assassiner son adversaire politique Salah Ben Youssef à Francfort, en Allemagne. Bourguiba n'a pas d'autre ambitions que le pouvoir en lui-même. A sa mort, en avril 2000, Bourguiba ne laissa ni comptes secrets en Suisses ni résidences en Europe.
En 1964, le Néo-Destour change de nom au cours du congrès du parti à Bizerte. Il s'appellera désormais le Parti Socialiste Destourien. C'est le congrès qui adopte une politique socialiste modérée, appelée "coopérativisme" (ou "socialisme destourien"). Les idées marxistes-léninistes sont à la mode et la contestation venait d'étudiants affiliés à cette idéologie.
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