R. Ghannouchi fait son autocritique
PRECISION :L’Audace N° 149 – 150 actuellement dans les kiosques publie une interview exclusive de Cheikh Rached Ghannouchi (pages 10 et 11). Il se trouve que la 1ére version publiée dans le journal en vente actuellement souffre de quelques erreurs de traduction de l’arabe vers le français. M. Slim Bagga, responsable de la publication a eu l’amabilité de faire parvenir à TUNISNEWS (en exclusivité) et à l’autoriser à publier l’interview définitive revue par l’intéressé, M. Ghannouchi.
RACHED GHANNOUCHI :
« Le blocage actuel n’est pas une fatalité mais une phase exceptionnelle et passagère »
11-7-2007-
interview réalisée par Slim Bagga
« L’Audace » : Comment analysez-vous la situation politique actuelle ?
Rached Ghannouchi : Malheureusement, le paysage politique tunisien demeure plutôt sombre. En effet, le pouvoir en place a beaucoup de peine à reconnaître ses échecs et continue à résister contre la volonté de changement qui est aujourd’hui plus forte et unanime que jamais. Il s’obstine dans sa politique d’exclusion, de répression et de gaspillage des richesses du pays.
Mais la société civile, de son côté, continue, avec ténacité, à exprimer son désir d’une ouverture politique qui remettra le pays sur les rails du changement démocratique.
L’opposition, malgré tous les obstacles, avance vers plus d’unité et plus d’efficacité dans sa lutte pour sortir le pays de l’impasse et imposer au régime les réformes nécessaires.
Certes, notre pays est en retard dans sa marche vers la démocratie par rapport à son environnement et à la plupart des pays arabes, mais je suis confiant qu’il a toutes les chances de se rattraper.
Le blocage actuel n’est pas une fatalité mais plutôt une phase exceptionnelle et passagère. Le pays est décidé à chasser le spectre de la guerre civile. La jeunesse et tous les partis d’opposition réelle ainsi que la société civile doivent prendre leurs responsabilités dans cette étape décisive de notre pays.
« L’Audace » : Ennahdha vient de sortir de son 8ème Congrès. Que pouvez-vous en dire ?
R . G. : C’était un Congrès ordinaire. Malgré les contraintes de l’exil, notre Mouvement tient toujours à sa démocratie interne qui impose un renouvellement régulier de ses institutions en plus de l’établissement du bilan. En même temps, nous demeurons dans une situation exceptionnelle qui ne favorise pas des réformes radicales au niveau de notre organigramme ou de nos choix stratégiques.
Nos discussions internes ont dégagé une volonté forte de renouvellement, mais quand on est passé au vote, le résultat n’a pas été toujours conforme à cette volonté. En fait, cela s’explique par le fait que les membres exilés ne veulent pas décider pour tout le Mouvement, d’où une volonté de repousser les réformes importantes jusqu’au jour où tout le Mouvement retrouvera son unité et reviendra sur la scène politique en Tunisie.
« L’Audace » : C’est dans cet esprit que vous étiez reconduit à la tête du Mouvement ? R. G. : Exactement, je suis allé au Congrès avec ma décision de ne pas accepter d’être reconduit à ce poste, et je l’ai exprimée fortement, mais j’étais obligé, pour une dernière fois de m’incliner au vote des congressistes (60% des voix).
« L’Audace » : Justement, à propos du rapport entre l’exil et l’intérieur, des rumeurs persistantes soutiennent qu’il existe des différends entre la direction de l’exil et les cadres de votre parti qui ont quitté la prison. Dans ce sens, ces mêmes rumeurs veulent que la direction du parti retourne en Tunisie. Est-ce vrai ? Qu’en est-il ?
R.G. : Tout le monde veut que la direction du parti retourne au pays, et j’en suis le premier. C’est sa place naturelle. Mais ce retour dépend forcément de l’évolution de la situation politique en Tunisie. Actuellement, le Mouvement se gère à partir de l’exil sans lien organique avec l’intérieur du pays. Les frères, anciens cadres du Mouvement, bien qu’ils jouissent de notre solidarité, se comportent librement et sans rapport avec la direction. Nous ne sommes pas toujours en phase avec leurs actions. En même temps, il n’y a pas de grands différends entre nous.
« L’Audace » : Toujours dans le cadre des rumeurs, on parle de mauvaise gestion au sein d’Ennahdha. Que répondez-vous à cela ?
R. G. : Nous ne prétendons pas à l’infaillibilité, mais nos institutions sont là pour constater les dérives que vous supposez.
« L’Audace » : Lorsque je vous ai rencontré à l’issue du Congrès de 2001, vous m’aviez dit que le Congrès a décidé d’adopter la transparence. 6 ans plus tard, les mêmes pratiques du secret semblent persister. D’où viennent ces résistances à la politique de la transparence ?
R.G. : La transparence est en effet un choix stratégique pour le Mouvement . Il se trouve que le contexte environnant nous impose quelques réserves. Nous sommes à l’étranger et nous respectons les lois des pays d’accueil, ce qui nous impose un minimum de discrétion. Cependant, nous sommes toujours clairs en ce qui concerne nos positions et nos objectifs politiques.
« L’Audace » : Comment pensez-vous agir d’ici à 2009 ? Pourquoi Ennahdha ne prend pas d’initiative et semble s’accrocher à ce qui se passe à l’intérieur du pays au niveau des partis politiques qui n’ont pas baissé les bras comme le CPR, le Forum ou le PDP ?
R. G. : Ce n’est pas qu’Ennahdha n’ait pas de projet. Mais il se trouve que nous avons décidé d’accompagner les mouvements démocratiques présents sur le terrain. Dans ce sens, ce n’est pas le pouvoir en soi qui intéresse notre parti, mais la démocratie dans notre pays. Nous ne cherchons pas le leadership de l’opposition, mais nous croyons à l’action commune qui se construit pas à pas mais sûrement.
« L’Audace » : Que répondrez-vous enfin à la pétition signée par une cinquantaine d’islamistes, dont Lazhar Abaab, Hechemi El Hamdi et autres, accusant Ennahdha d’avoir mené les islamistes et l’opposition à la dérive ?
R. G. : Je pense sincèrement qu’il ne faut pas s’étaler et répondre aux insultes. Notre pays traverse une grave crise morale, politique et économique. Face à ce défi, chacun est responsable de ses paroles et de ses actes devant Dieu et devant les gens.
Ennahdha a fait son auto-critique et accepte d’être critiqué, mais s’attend en retour à ce que cette critique soit juste, équitable et non pas découlant d’une volonté de nuire pour nuire…